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Lorsque les délégués se réuniront à Genève le 17 novembre pour la 11e Conférence des Parties (COP11) à la Convention-cadre de l'Organisation mondiale de la santé pour la lutte antitabac (CCLAT), peu poseront la question qui s'impose : Qui paie la chambre où cela se passe ?
La Convention-cadre de l'OMS pour la lutte antitabac (CCLAT) est le seul traité contraignant au monde en matière de contrôle du tabac. Elle influence désormais considérablement le droit national, bien au-delà de son champ d'application initial, en encadrant la fiscalité, l'emballage, la publicité et, indirectement, la réglementation des nouveaux produits contenant de la nicotine. Pourtant, les décisions qui émanent de Genève sont prises au sein d'un écosystème financé non pas par les cotisations des États membres, mais par un réseau étroit de fondations, de gouvernements et de groupes de pression dont les intérêts convergent – et avec ceux de certains acteurs de l'industrie pharmaceutique.
Les puissances philanthropiques
Depuis 2007, Bloomberg Philanthropies a investi plus de 1.6 milliard de dollars dans la lutte antitabac mondiale. Par le biais de son Initiative Bloomberg pour la réduction du tabagisme, elle finance Vital Strategies, la Campagne pour des enfants sans tabac (CTFK), The Union et le Groupe de recherche sur la lutte antitabac de l'Université de Bath. Ces organisations gèrent… STOP consortium, un pilier des événements parallèles et des séances d'information de la FCTC.
La Fondation Bill & Melinda Gates joue un rôle complémentaire, notamment en finançant… Centre de connaissances sur la fiscalité du tabac à l'Université du Cap, cofinancée par Cancer Research UK. Et les gouvernements donateurs — notamment le Royaume-Uni, la Norvège, l'Australie et la Commission européenne — financent le Convention-cadre de l’OMS pour la lutte antitabac 2030 programme, qui garantit la participation des pays les plus pauvres.
Ensemble, ces acteurs financent les bourses de voyage, les réseaux de recherche et les documents techniques qui façonnent ce qui devient l'orthodoxie officielle. Leur action combinée transforme la politique mondiale du tabac en une entreprise pilotée par les donateurs plutôt qu'en une initiative véritablement multilatérale.
La présence discrète de l'industrie pharmaceutique
L’article 5.3 de la Convention-cadre de l’OMS pour la lutte antitabac exclut toute implication de l’industrie du tabac, mais ne mentionne pas les entreprises pharmaceutiques. De ce fait, la porte reste entrouverte pour les entreprises dont les produits – traitements de substitution nicotinique, médicaments sur ordonnance pour le sevrage tabagique – bénéficient directement des politiques restrictives en matière de tabac et de vapotage.
Ce lien n'est pas théorique. Pfizer et GlaxoSmithKline, fabricants de Chantix et de Nicorette, ont parrainé d'importantes conférences approuvées par l'OMS, telles que les Conférences mondiales sur le tabac et la santé de 2006 et 2009. Des sociétés professionnelles affiliées à l'OMS, comme la Société européenne de pneumologie, acceptent régulièrement des parrainages de l'industrie pharmaceutique pour leurs congrès et leurs bourses, tout en collaborant à l'élaboration de recommandations pour le sevrage tabagique. La Fédération internationale pharmaceutique, observatrice accréditée auprès de la Convention-cadre de l'OMS pour la lutte antitabac (CCLAT), encourage le sevrage tabagique encadré par des pharmaciens lors des réunions des comités de pratique.
Parallèlement, les marques commerciales de substituts nicotiniques maintiennent leur visibilité grâce au sport et aux campagnes d’aide à l’arrêt du tabac qui reprennent les messages de l’OMS. Chaque nouvelle directive ou subvention pour les traitements pharmacologiques d’aide au sevrage tabagique élargit leur marché potentiel. C’est une symétrie parfaite : ce que la Convention-cadre de l’OMS pour la lutte antitabac (CCLAT) définit comme une obligation de santé publique sert également à promouvoir les produits des entreprises qui fournissent le traitement autorisé.
L'industrie absente (et exclue)
À l'inverse, les fabricants de tabac et de produits de vapotage sont totalement absents de l'ordre du jour officiel de la COP. Les listes de donateurs du Secrétariat ne comprennent aucun financement de l'industrie ; l'article 5.3 est interprété comme interdisant tout contact. Lorsque les entreprises souhaitent être entendues, elles le font en marge de la COP, par le biais d'événements tels que le Forum mondial sur le tabac et la nicotine ou les « contre-conférences » organisées en parallèle de la COP10 à Panama. Il est conseillé aux délégués de s'en tenir à l'écart.
Quel que soit le point de vue que l'on porte sur ce secteur, cette asymétrie est importante. Elle garantit qu'un seul camp sur la question de la politique relative à la nicotine bénéficie d'un accès institutionnel, et ce camp est largement financé par des donateurs et des industries dont les intérêts sont présentés comme moraux plutôt que commerciaux.
Les contrebandiers, les baptistes et leur fusion moderne
L’économiste Bruce Yandle a forgé l’expression « contrebandiers et baptistes » en 1983 pour décrire comment les militants moraux et les personnes en quête de profit peuvent soutenir la même réglementation : les baptistes lui confèrent sa vertu ; les contrebandiers en récoltent les fruits.
Quarante ans plus tard, Chris Snowdon, de l'Institute of Economic Affairs, affirme qu'en Grande-Bretagne, ces deux dimensions se sont largement confondues en une seule catégorie de « baptistes pirates » : des militants qui croient en leurs causes mais dont les moyens de subsistance dépendent de l'expansion de l'État régulateur. Le moral et le matériel sont devenus indissociables.
Cette observation trouve un écho favorable à Genève. Le dispositif mondial de lutte antitabac n'est plus une coalition d'idéalistes et d'opportunistes, mais un réseau intégré. Les fondations philanthropiques fournissent les fonds et le discours moral ; les ONG de plaidoyer assurent l'influence politique ; les centres de recherche confèrent la légitimité ; et l'industrie pharmaceutique profite discrètement de la demande croissante pour ses produits de sevrage tabagique.
Cet alignement a produit ce que l'on pourrait appeler certitude morale institutionnelleUne conviction persiste : celle que restreindre la nicotine sous toutes ses formes est une vertu incontestable, même lorsque des données probantes sur la réduction des risques remettent en question ce postulat. Les données suédoises montrant un tabagisme minimal et des taux de cancer historiquement bas, grâce au snus et aux sachets de nicotine, sont à peine mentionnées dans les documents de la Convention-cadre de l'OMS pour la lutte antitabac (CCLAT). Ces produits menacent le consensus, tant sur le plan idéologique que financier.
Le coût du consensus
Cette fusion engendre concrètement une rigidité des politiques. Dès lors que le plaidoyer et l'industrie sont financièrement interdépendants, aucun des deux n'a de raison de remettre en question les hypothèses de l'autre. Les financements circulent entre les mêmes acteurs ; la critique est perçue comme une hérésie ; et l'innovation qui émerge en dehors de l'écosystème officiel est rejetée comme de la propagande industrielle.
En se protégeant des secteurs du tabac et du vapotage, la Convention-cadre de l'OMS pour la lutte antitabac (CCLAT) n'a pas éliminé les conflits d'intérêts ; elle en a simplement choisi d'autres. L'influence des organisations philanthropiques et pharmaceutiques est considérée comme anodine car elle s'inscrit dans la doctrine de l'OMS. Pourtant, cette influence façonne les marchés mondiaux tout autant que le lobby du tabac autrefois – mais désormais au nom de la santé plutôt que du commerce.
Le risque n'est pas la corruption au sens strict, mais la mainmise sur le débat intellectuel : une situation où financement et idéologie se renforcent mutuellement jusqu'à ce que les arguments dissidents – notamment en matière de réduction des risques – ne puissent plus être entendus. Cette dynamique explique pourquoi les pays qui ont réussi à réduire le tabagisme grâce à des produits nicotiniques plus sûrs, comme la Suède et la Norvège, sont rarement cités en exemple. Leur expérience se situe en dehors du cadre moral qui sous-tend le traité.
Si l’OMS et ses États membres souhaitent rétablir la confiance dans la Convention-cadre de l’OMS pour la lutte antitabac (CCLAT), ils doivent étendre leurs principes de gestion des conflits d’intérêts au-delà de l’industrie du tabac. Toute entité – commerciale, philanthropique ou universitaire – ayant un intérêt significatif dans la politique relative à la nicotine devrait divulguer ses sources de financement. Le statut d’observateur devrait être subordonné à une transparence totale concernant les donateurs, les contrats et les missions de conseil.
Il est tout aussi important que le processus de consultation publique s'ouvre aux données scientifiques issues de la recherche sur la réduction des risques, même si elles proviennent de sources controversées. Les consommateurs qui ont arrêté de fumer grâce au vapotage ou aux sachets de nicotine méritent d'être représentés dans les discussions qui régissent leur vie. Les traités de santé publique ne doivent pas devenir des monopoles réservés aux intérêts particuliers de ceux qui bénéficient déjà du financement.
Vue de Genève
À l'ouverture de la COP11, les banderoles proclameront une fois de plus l'unité contre l'industrie du tabac. Mais la véritable histoire concerne les grandes fondations philanthropiques et les grands groupes pharmaceutiques : les forces occultes qui financent les hôtels, commandent les études et rédigent les arguments. Ces financements ne sont en rien secrets ; ils restent simplement inexplorés.
Les défenseurs de la Convention-cadre de l'OMS pour la lutte antitabac (CCLAT) affirment que c'est ainsi que fonctionne la santé mondiale : les donateurs privés comblent les lacunes des États. Peut-être. Mais lorsque les priorités de ces donateurs déterminent ce qui est considéré comme une science légitime ou une vertu morale, il n'en résulte pas une technocratie neutre, mais un cartel politique mondial. Les « Baptistes pirates » sont désormais aux commandes, et leurs intentions sont bonnes. C'est peut-être là leur plus grand danger.
Roger Bate est Brownstone Fellow, Senior Fellow au Centre international de droit et d'économie (de janvier 2023 à aujourd'hui), membre du conseil d'administration d'Africa Fighting Malaria (de septembre 2000 à aujourd'hui) et Fellow à l'Institute of Economic Affairs (de janvier 2000 à aujourd'hui).
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